Dollarisée
L'Amérique Latine
sera-t-elle 'dollarisée'?
Georges COUFFIGNAL
Depuis la tempête qui a emporté le real brésilien,
après ce qui voulait être, le 13 janvier, une mini-dévaluation
contrôlée, la question de la "dollarisation" de l'Amérique Latine
est à nouveau posée avec insistance. Il ne s'agit plus désormais
d'analyser les effets des énormes disparités monétaires, avec un
dollar tout-puissant face à des monnaies nationales fragiles, mais
bien d'introduire le dollar comme monnaie courante, voire unique, dans
l'ensemble de l'Amérique. En d'autres termes, face à un euro
susceptible de concurrencer sérieusement le dollar, ne conviendrait-il
pas de construire un "dollar-land" ?
Le dollar était déjà la monnaie de fait de quelques petits pays d'Amérique centrale ou des Caraïbes (Panama, Belize, Barbade), leur monnaie nationale ayant une parité fixe avec celle des Etats-Unis. Un seul grand pays, l'Argentine, avait opté depuis 1991 pour un système similaire (currency board) : un peso vaut un dollar. La dévaluation brutale du real pose un problème grave à l'Argentine. Le tiers de ses exportations (8 milliards de dollars) est, en 1998, allé vers le Brésil, dans le cadre du Mercosur (marché commun unissant depuis 1995 le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay, auquels se sont associés le Chili et la Bolivie en 1997). Avec la parité fixe érigée en dogme, l'Argentine ne peut protéger ses exportations en se dévaluant elle-même.
Pour faire face à cett situation, le président Menem a proposé que le dollar devienne la monnaie officielle de l'Argentine. Son idée est d'éliminer les doutes des investisseurs dans la solitidé de la monnaie (réduire le risque pays) et d'aligner mécaniquement les taux d'intérêt argentins sur les taux américains. Il souhaite négocier un tel accord avec les Etats-Unis. Il appelle par ailleurs de ses voeux la création d'une union monétaire au niveau du MERCOSUR, qui préluderait une union monétaire continentale, avec le dollar comme monnaie commune.
L'idée n'est pas neuve. L'Argentine a cherché à la promouvoir dès qu'elle a adopté la parité fixe. Elle fait son chemin puisque les avantages et inconvénients d'une généralisation du modèle argentin à l'ensemble de l'Amérique latine sont étudiés par les économistes de la Banque interaméricaine de développement (BID). Leurs conclusions devraient être présentées lors de l'assemblée générale de la BID, qui se tiendra en mars à Paris.
La réaction des Etats-Unis à la proposition de M. Menem a été extrêmement prudente. Sa mise en oeuvre paraît en effet très difficile. On voit bien, pourtant, l'avantage que les Etats-Unis pourraient tirer d'une telle union monétaire si d'aventure l'euro devenait un concurrent trop dangereux pour le dollar. La réaction du Brésil a été plus nette : il ne veut pas en entendre parler.
Mais on voit bien aussi quelles conséquences politiques probablement désastreuses cette dollarisation aurait pour la plupart des pays latino-américains. La situation nouvelle serait radicalement différente de celle de l'Europe. Il n'y aurait pas création d'une monnaie nouvelle, avec des institutions communautaires et des responsables désignés par l'ensemble des partenaires. La future banque centrale ne pourrait être que celle des Etats-Unis. Or imagine-t-on les responsables de la Réservefédérale prendre leurs décisions de politique monétaire en se préoccupant de la situation économique de tel ou tel pays du "dollar-land" ? Il est clair qu'adopter le dollar comme monnaie unique signifierait pour chaque pays de la zone l'abandon de toute souveraineté monétaire entre les mains des seuls Etats-Unis. Ce serait pour l'Amérique latine accepter un extraordinaire renforcement des liens de dépendance qui, depuis Monroe, l'unissent au voisin anglo-saxon. Les multiples tentatives pour sortir de relations bilatérales par trop asymétriques (accords MERCOSUR-UE, Mexique-UE, sommets ibéro-américains, prochain sommet euro-latino-américain, etc...) perdraient tout contenu politique. Seule demeurerait la politique économique et monétaire arrêtée à Washington, avec toutes les conséquences politiques que l'on peut imaginer.
L'inéluctabilité d'un tel scénario n'est pas certaine. De nombreux pays, à commencer par le Brésil et le Mexique, résisteront probablement à une telle idée. Qui ne voit pourtant que, si elle faisait son chemin aux Etats-Unis, elle aurait de fortes chances d'aboutir ? Le Mexique, qui réalise plus des deux tiers de ses échanges avec les Etats-Unis dans le cadre de l'Accord de libre échange nord-américain (ALENA), n'aurait guère de moyens de s'y opposer.
Le Brésil avait jusqu'à présent résisté avec succès aux pressions américaines pour vider de tout contenu politique la construction du Mercosur. Lors du voyage de Bill Clinton dans la région en 1998, il avait refusé d'abandonner cette construction au profit de la création de la vaste zone de libre-échange continentale souhaitée dès 1990 par Georges Bush. Le président Cardoso n'avait pas caché alors sa volonté de, tout d'abord, renforcer et élargir le marché commun du Sud. Celui-ci pourrait ensuite négocier bloc à bloc avec l'ALENA. Il est vrai que, pour résister aux demandes américaines, M. Cardoso avait puissamment été aidé par les républicains du Congrès, qui avaient refusé à plusieurs reprises de donner à M. Clinton la possibilité de négocier rapidement (fast track) d'autres accords de libre-échange avec les pays d'Amérique latine demandeurs (le Chili, entre autres).
La crise brésilienne fragilise donc considérablement le Mercosur. Les risques de le voir se réduire, comme l'ALENA, à une simple zone de libre-échange sont réels. La domination sans partage des Etats-Unis sur l'ensemble de l'Amérique latine serait alors définitivement instaurée. Il faudra une sérieuse dose de volonté et de savoir-faire politique aux dirigeants latino-américains pour s'opposer à une évolution probablement inscrite dans la logique économique.
Le dollar était déjà la monnaie de fait de quelques petits pays d'Amérique centrale ou des Caraïbes (Panama, Belize, Barbade), leur monnaie nationale ayant une parité fixe avec celle des Etats-Unis. Un seul grand pays, l'Argentine, avait opté depuis 1991 pour un système similaire (currency board) : un peso vaut un dollar. La dévaluation brutale du real pose un problème grave à l'Argentine. Le tiers de ses exportations (8 milliards de dollars) est, en 1998, allé vers le Brésil, dans le cadre du Mercosur (marché commun unissant depuis 1995 le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay, auquels se sont associés le Chili et la Bolivie en 1997). Avec la parité fixe érigée en dogme, l'Argentine ne peut protéger ses exportations en se dévaluant elle-même.
Pour faire face à cett situation, le président Menem a proposé que le dollar devienne la monnaie officielle de l'Argentine. Son idée est d'éliminer les doutes des investisseurs dans la solitidé de la monnaie (réduire le risque pays) et d'aligner mécaniquement les taux d'intérêt argentins sur les taux américains. Il souhaite négocier un tel accord avec les Etats-Unis. Il appelle par ailleurs de ses voeux la création d'une union monétaire au niveau du MERCOSUR, qui préluderait une union monétaire continentale, avec le dollar comme monnaie commune.
L'idée n'est pas neuve. L'Argentine a cherché à la promouvoir dès qu'elle a adopté la parité fixe. Elle fait son chemin puisque les avantages et inconvénients d'une généralisation du modèle argentin à l'ensemble de l'Amérique latine sont étudiés par les économistes de la Banque interaméricaine de développement (BID). Leurs conclusions devraient être présentées lors de l'assemblée générale de la BID, qui se tiendra en mars à Paris.
La réaction des Etats-Unis à la proposition de M. Menem a été extrêmement prudente. Sa mise en oeuvre paraît en effet très difficile. On voit bien, pourtant, l'avantage que les Etats-Unis pourraient tirer d'une telle union monétaire si d'aventure l'euro devenait un concurrent trop dangereux pour le dollar. La réaction du Brésil a été plus nette : il ne veut pas en entendre parler.
Mais on voit bien aussi quelles conséquences politiques probablement désastreuses cette dollarisation aurait pour la plupart des pays latino-américains. La situation nouvelle serait radicalement différente de celle de l'Europe. Il n'y aurait pas création d'une monnaie nouvelle, avec des institutions communautaires et des responsables désignés par l'ensemble des partenaires. La future banque centrale ne pourrait être que celle des Etats-Unis. Or imagine-t-on les responsables de la Réservefédérale prendre leurs décisions de politique monétaire en se préoccupant de la situation économique de tel ou tel pays du "dollar-land" ? Il est clair qu'adopter le dollar comme monnaie unique signifierait pour chaque pays de la zone l'abandon de toute souveraineté monétaire entre les mains des seuls Etats-Unis. Ce serait pour l'Amérique latine accepter un extraordinaire renforcement des liens de dépendance qui, depuis Monroe, l'unissent au voisin anglo-saxon. Les multiples tentatives pour sortir de relations bilatérales par trop asymétriques (accords MERCOSUR-UE, Mexique-UE, sommets ibéro-américains, prochain sommet euro-latino-américain, etc...) perdraient tout contenu politique. Seule demeurerait la politique économique et monétaire arrêtée à Washington, avec toutes les conséquences politiques que l'on peut imaginer.
L'inéluctabilité d'un tel scénario n'est pas certaine. De nombreux pays, à commencer par le Brésil et le Mexique, résisteront probablement à une telle idée. Qui ne voit pourtant que, si elle faisait son chemin aux Etats-Unis, elle aurait de fortes chances d'aboutir ? Le Mexique, qui réalise plus des deux tiers de ses échanges avec les Etats-Unis dans le cadre de l'Accord de libre échange nord-américain (ALENA), n'aurait guère de moyens de s'y opposer.
Le Brésil avait jusqu'à présent résisté avec succès aux pressions américaines pour vider de tout contenu politique la construction du Mercosur. Lors du voyage de Bill Clinton dans la région en 1998, il avait refusé d'abandonner cette construction au profit de la création de la vaste zone de libre-échange continentale souhaitée dès 1990 par Georges Bush. Le président Cardoso n'avait pas caché alors sa volonté de, tout d'abord, renforcer et élargir le marché commun du Sud. Celui-ci pourrait ensuite négocier bloc à bloc avec l'ALENA. Il est vrai que, pour résister aux demandes américaines, M. Cardoso avait puissamment été aidé par les républicains du Congrès, qui avaient refusé à plusieurs reprises de donner à M. Clinton la possibilité de négocier rapidement (fast track) d'autres accords de libre-échange avec les pays d'Amérique latine demandeurs (le Chili, entre autres).
La crise brésilienne fragilise donc considérablement le Mercosur. Les risques de le voir se réduire, comme l'ALENA, à une simple zone de libre-échange sont réels. La domination sans partage des Etats-Unis sur l'ensemble de l'Amérique latine serait alors définitivement instaurée. Il faudra une sérieuse dose de volonté et de savoir-faire politique aux dirigeants latino-américains pour s'opposer à une évolution probablement inscrite dans la logique économique.
REVUE PACE/ 1999 Paris, mars 1999
**********
Georges COUFFIGNAL. Professeur à
l'Université de Paris 3. Ancien directeur de l'Institut des Hautes
Etudes de l'Amérque latine-IHEAL


