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Dollarisation de l'économie : les limites de l'expérience(*)
Jean-Pierre BEGUELIN

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Depuis quelques semaines l'Argentine inquiète. Poussée dans une profonde récession par la dévaluation du real -le Brésil absorbe 30% de ses exportations, son économie est en outre fragilisée par l'élection présidentièlle d'octobre prochain, si bien que la parité du peso ou son existence même sont souvent mises en doute. Rappelons que depuis 1993 le peso est convertible au pair en dollar et que les billets et les comptes des banques à l'institut d'émission sont couverts à 100% en monnaie américaine. Ainsi, toute entrée nette de fonds dans le pays se solde par une création, toujours sortie nette par une contraction de la monnaie de base argentine. En outre, pour empêcher en principe que les banques ne créent trop de monnaie à découvert, les avoirs et les prêts bancaires à long échéance -en pratique plus longue que trois mois- sont libellés en dollar.


Or, ce régime monétaire est un véritable carcan pour les autorités argentines. Celles-ci peuvent évidemment dévaluer le peso, mais, outre les pressions inflationnistes qu'elle déclencherait, une telle mesure aurait des conséquences difficilement prévisibles vu l'importance des avoirs et des prêts en dollar dans les banques argentines. La dévaluation appauvrirait dramatiquement les débiteurs, en particulier les emprunteurs hypothécaires, et favoriserait les créanciers. Même si l'endettement bancaire en dollar ne représente que 13% du PIB, les mauvaises dettes s'accumuleraient dans les banques, érodant dramatiquement leur solvabilité. Une fuite massive des capitaux serait alors à craindre mettant en danger toute la pyramide financière du pays.


Pourquoi alors ne pas dollariser totalement l'économie ? Au premier abord, c'est la solution idéale puisque supprimer le peso semble écarter tout risque de dévaluation. Dans la réalité, cette protection s'avérerait sans doute être plus apparente que réelle. Personne ne connaît exactement la part des prêts libellés en dollar que les banques ont financés par de la création monétaire interne, ce que le régime permet de facto . En effet, le sytème bancaire peut parfaitement couvrir des prêts en dollar par des pesos car, vu la couverture totale en devises de la base monétaire, tout paiement interbancaire, qui rappelons-le -passe automatiquement par les caisses de la Banque centrale, est indifféremment considéré comme un paiement en peso ou en dollar. L'importance de ce processus dépend évidemment de la masse de " daylight overdrafts " vraisemblablement non couverts en dollar que la Banque d'Argentine fournit au système bancaire.


Dans ces conditions, les engagements en dollar des banques argentines ne sont pas de vrais dollars placés directement ou indirectement aux Etats Unis, mais des avoirs libellés en dollar sur des résidents argentins. Comme personne ne peut créer du dollar sauf la Réserve fédérale américaine, une Argentine dollarisée se retrouverait sans " lender-of-last-resort " effectif sauf si les Etats-Unis étaient d'accord de jouer ce rôle, cas fort improbable on en conviendra. Les banques argentines seraient alors éminemment fragiles puisqu'elles ne pourraient plus compter sur un financement d'urgence en cas de problème de liquidités. Couplée au déficit courant, cette situation risquerait de pousser les capitaux hors du pays, contractant ainsi le crédit des banques, amplifiant la récession et générant des débiteurs incapables de rembourser. Les conséquences négatives seraient moins immédiates que celles d'une dévaluation, mais elles se feraient sentir plus au moins rapidement.


Aucune des deux solutions n'étant satisfaisante, un accord monétaire entre les pays du Mercosur serait la meilleur voie de sortie à ce dilemme, mais sans l'aval et l'appui américain, il s'agirait plutôt d'un emplâtre sur une jambe de bois. Le latino n'est malheuresement ( ?) par pour demain.


(*) Article publié dans le journal " Le Temps " à Genève, le 21 juin 1999.

REVUE PACE/1999 - Genève, Juin 1999

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Jean-Pierre BEGUELIN. Chef économiste, Banque Pictet & Cie, Genève-Suisse.


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Par adminDernière modification 06/01/2006 12:32