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Juan ALVAREZ VITA (Août 1998)
Ambassadeur du Pérou,
vice-président du comité des droits économiques, sociaux et
culturels des Nations Unies (1986-1996)
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Interview réalisée par Michel CELI VEGAS le 14 août 1998 au Palais des Nations.
MCV: quelles activités avez-vous réalisées sur le plan international ?
JAV: en tant que fonctionnaire de carrière attaché au service diplomatique péruvien, j'ai été en poste à Buenos Aires, à Budapest, à Vienne et à Genève. J'ai également été ambassadeur auprès de l'ALADI et du gouvernement du Costa Rica. A titre plus personnel, je mène d'autres activités liées aux affaires internationales.
MCV: dans les organisations internationales ?
JAV: j'ai été membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de 1986 à 1996. Il incombe à cet organe de superviser le Pacte du même nom dans le cadre des Nations Unies. Ce comité est en fait une commission technique, composée de 18 experts nommés à titre personnel et indépendants par rapport à leur Etat. J'ai également réalisé des consultations dans le domaine des droits de l'homme au Honduras et au Salvador. En outre, j'ai été l'un des 15 experts mandatés par les Nations Unies afin de rédiger la Déclaration sur le droit au développement.
MCV: à propos du droit au développement, comment a-t-il émergé et comment a-t-il évolué ?
JAV: on a commencé à parler de ce droit dans les années 60 ; assez curieusement, c'est Kéba Mbaye, un juriste sénégalais, qui l'a considéré, dans un cours qu'il avait donné à l'Académie de la Haye, comme un droit humain. Quelques jours plus tard, sans qu'il n'y ait eu de contact entre ces deux personnes, le professeur Antonio Carrillo Salcedo, de l'Université de Séville, fit la même déclaration. On peut donc considérer ces deux juristes comme les pères du droit au développement. Ce concept est passé ensuite du monde académique à celui des Nations Unies. La Commission des Droits de l'Homme a décidé de réaliser une étude et a créé un groupe de 15 experts. Nous nous sommes réunis 8 à 10 fois et nous avons élaboré le texte final qui, à la suite d'une intense lutte politique au sein de l'Assemblée Générale, a été adopté en 1986 avec une seule voix négative : Celle des Etats-Unis. Le gouvernement américain a retiré son veto en 1993, à l'occasion de la Conférence Mondiale des droits de l'homme de Vienne. Au cours de cette conférence, le gouvernement des Etats-Unis avait fait circuler une note reconnaissant le droit au développement comme étant un droit de la personne humaine. Ce revirement, il est important de le savoir, a été le fruit d'une négociation politique : la création du poste du Haut Commissaire des Nations Unies. Cette proposition, qu'entravait un groupe de pays, était l'une des aspirations des Etats-Unis. En 1953 déjà, la Commission des Droits de l'Homme avait envisagé la création d'une "espèce de ministère public mondial" qui serait chargé de superviser le respect des droits de l'homme.
MCV: quel est le contenu du droit au développement ?
JAV: comme son nom l'indique, le droit au développement envisage une évolution de l'être humain qui lui permette d'exercer, de la manière la plus complète possible, aussi bien les droits civils et politiques, que les droits économiques, sociaux et culturels. Voilà pourquoi on a parlé d'un droit-synthèse : il considère l'application et l'exercice de tous les droits de l'homme qui ont été conçus jusqu'à ce jour, et de ceux qui seront conçus à l'avenir, étant donné que les droits de l'homme sont en transformation constante, car ils suivent l'évolution du monde dans lequel nous vivons.
MCV: à travers le travail du Comité des droits de l'homme, de la Commission des Droits de l'Homme, il existe une reconnaissance juridique de ce droit, mais quels sont les résultats pratiques de l'application de ces normes juridiques ?
JAV: pour en juger, il faudrait les considérer dans leur dimension historique. Peu à peu, le monde a été sensibilisé à la question du respect des droits de l'homme. Si on voulait comparer la situation actuelle avec celle d'il y a une quarantaine d'années, on verrait qu'aujourd'hui, en dépit des problèmes qui existent, les gouvernements respectent plus les droits de l'homme. Actuellement, on aurait du mal à penser que des situations telles qu'on les a connues dans les pays du Cône Sud (Argentine, Chili) pourraient se répéter. Cependant, il faut reconnaître que de nouvelles formes de violation des droits de l'homme apparaissent, certaines formes d'autoritarismes face auxquelles la société se doit d'être vigilante.
Dans d'autres régions du globe on voit des progrès considérables, mais lorsque l'on voit des situations comme celle qu'a connue l'ex-Yougoslavie ou celle que traverse actuellement l'Afrique, on se rend compte à quel point le chemin à parcourir est long, surtout pour tout ce qui touche au droit au développement. Ce droit ne peut être le privilège d'une poignée de pays. C'est le monde tout entier qui doit comprendre que les droits reposent sur la dignité humaine et qu'il faut sans cesse s'efforcer d'appliquer la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.
MCV: la société civile exerce-t-elle aujourd'hui plus de pressions sur les gouvernements afin d'éviter les violations de droits de l'homme ?
JAV: oui, sans aucun doute. Il est intéressant de constater que plus un peuple est cultivé et instruit, plus il prend conscience de ses droits et fait tout pour empêcher qu'on les viole, comme c'est le cas dans les sociétés où il y a des déséquilibres. A en croire les statistiques, certains peuples jouissent d'un niveau d'instruction qui pourrait supposer l'impossibilité de telles violations; mais il faut toujours être très méfiant à l'égard des statistiques qui constituent parfois une fausse mesures de l'exercice réel des droits de l'homme.
MCV: pourrait-on dire que le droit au développement constitue une revendication des continents dits "du Sud ? Y a-t-il des spécificités en Amérique Latine ?
JAV: personnellement, je ne poserais pas la question en ces termes parce que tout un chacun devrait avoir droit au développement, y compris les pays les plus développés. En effet, il existe dans ces pays des groupes d'individus qui vivent dans une pauvreté extrême; par conséquent, actuellement ce droit ne peut pas être considéré comme une revendication venant des Latino-américains, des Asiatiques ou des Africains. Le droit au développement a été conçu afin qu'il ne soit pas perçu de la sorte, mais il est vrai que les distorsions politiques internationales ont fait qu'on le perçoive comme une forme de revendication purement latino-américaine, asiatique ou africaine : le Sud face au Nord. L'objectif de ce droit, c'est simplement d'atteindre un niveau égal pour tous.
La région latino-américaine constitue un cas particulier dans ce qu'il convient d'appeler le "monde en développement". L'Amérique latine connaît les deux extrêmes : le développement à outrance ainsi que le sous-développement le plus intense ; on y trouve des pôles de développement comparables à ceux du "premier monde" et des niveaux que l'on retrouverait en Afrique.
MCV: le droit au développement a-t-il amené certains changements au sein des sociétés ?
JAV: il faudra attendre longtemps encore jusqu'à ce que les sociétés sachent ce qu'est le droit au développement. Il ne faut pas se voiler la face mais reconnaître que pour l'instant il est le privilège des intellectuels et de quelques experts des Nations Unies. Les gens n'ont pas encore l'habitude de parler de droit au développement; d'une manière générale, ce problème est visible dans tous les pays. Il est donc prématuré de parler des répercussions de ce droit. Cela n'est pas surprenant si l'on pense qu'il y a 50 ans, lorsque les Nations Unies ont proclamé la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, personne ne percevait les droits de l'homme comme aujourd'hui. Dans ce domaine, il faut savoir s'armer de patience et savoir attendre plusieurs années avant de pouvoir récolter les fruits des efforts déployés.
MCV: cependant, il ne faut jamais perdre de vue le système démocratique.
JAV: tout à fait. Sans démocratie, on ne peut parler ni de droits de l'homme, ni de droit au développement. Une société qui ne se développe qu'économiquement n'exerce pas le droit au développement. Il faut bien comprendre la phase démocratique, et non pas d'une manière statistique : partout dans le monde, on a pris l'habitude de considérer les droits civils et politiques (dont l'exercice permet de parler de démocratie) comme s'il s'agissait d'une donnée statistique, qui n'évolue pas. Par conséquent, dans la plupart des pays, le peuple ne participe pas à la prise de décision, ou alors uniquement lorsqu'il y a des élections. Dans ces pays, le peuple n'a pas la possibilité de révoquer les autorités qu'il a élues, si elles ne sont pas à la hauteur de leur mandat. La démocratie ne peut en aucun cas être une espèce de société passive mais doit exercer un contrôle permanent sur ceux qui gouvernent. Un peu partout dans le monde, on a observé une stagnation parce que les institutions comme le référendum ne fonctionnent pas comme elles devraient le faire. D'autre part, il existe des formes tout à fait subtiles de violation des droits les plus élémentaires de l'exercice de la démocratie.
Certains pays se targuent d'être démocratiques parce qu'ils n'ont pas eu de coup d'état militaire; bien sûr une irruption militaire ou l'interruption d'un gouvernement constitue une mesure antidémocratique, mais il ne faut pas s'arrêter uniquement à l'aspect militaire de la chose. Il existe des coups d'état civils qui vont, eux aussi, à l'encontre de la démocratie. Dans les pays qui se targuent de ne pas avoir connu ce type de coup d'état, curieusement, le référendum est inexistant. On y maintient une démocratie fossilisée. La démocratie passe par la participation du peuple.
MCV: mis à part le référendum, quels sont les autres moyens que l'on peut utiliser afin de revendiquer de manière plus efficace le droit au développement ?
JAV : le référendum est une forme de participation massive du peuple. On peut reprendre l'idée à niveau des localités plus petites, sans que cela soit nécessairement sous forme de référendum. Les votes à main levée - qui tendent à disparaître en Suisse - existent chez les populations andines du Pérou, où d'ailleurs les femmes participent à ce vote. En fait, partout dans les Andes du Pérou, on pratique cette démocratie qui remonte à plusieurs siècles avant la conquête inca. Voilà un véritable exemple de ce qui pourrait être un pas vers l'exercice de la démocratie en milieu urbain. Il ne faudrait pas perdre cette tradition en dépit du phénomène de l'exode rural.
MCV : comment jugez-vous le rapport qui existe entre la croissance économique des pays et de droit au développement ?
JAV : lorsqu'on parle de droit au développement, on ne parle pas uniquement de développement économique, mais aussi de développement culturel, scientifique, technologique, dans les domaines de l'éducation, du progrès des droits civils et politiques. Il est faux de penser que le développement économique est synonyme de droit au développement. Mais il est vrai que c'est l'idée qui prévaut. Un développement économique qui ignorerait les aspirations spirituelles, ainsi que la dimension culturelle de l'être humain ne devrait pas être assimilé au développement. De même, si ce développement détruit l'environnement et ignore les droits des générations à venir, même si cela semble bien utopique, alors ce n'est pas non plus du développement.
MCV : pour en venir au droit à l'éducation dans le contexte de la mondialisation, existe-t-il un modèle d'éducation et quelles en seraient les grandes lignes ?
JAV : bien sûr on peut proposer un modèle dans ses grandes lignes, mais ne perdons jamais de vue le particulier. La mondialisation est, d'un point de vue économique, une incroyable révolution ; elle touche également la vie culturelle des peuples : Certaines cultures disparaissent déjà aujourd'hui, d'autres sont en passe de disparaître. D'autre part, on s'efforce de trouver de nouvelles voies afin d'éviter que cette mondialisation détruise des expressions culturelles qui sont la richesse de l'humanité.
Il serait possible de donner une seule éducation mondialisée pour ce qui est des aspects communs présents partout dans l'humanité ; à mon avis cela serait même très sain. La mondialisation, cependant, ne doit pas signifier la disparition du traditionnel. Tant qu'une culture n'en discrimine pas une autre, toutes ont le droit de survivre.
Dans ce contexte, l'éducation doit s'adapter à ces deux réalités : ce qui lui est propre et ce qui est mondialisé. Mais il faut changer la façon dont on perçoit l'éducation dans le monde ; on a énormément parlé, en termes économiques, du processus de privatisation. De même, dans le domaine de l'éducation, on se demande toujours dans quelle mesure cette privatisation l'influence. Dans certains pays, le problème n'a pas été posé en ces termes ; l'état était si faible qu'il ne pouvait pas se charger de l'éducation et par conséquent, elle est apparue privatisée depuis bien des années.
MCV : voulez-vous dire que l'état devrait y jouer un rôle plus actif ?
JAV : l'état a l'obligation de contribuer à cette éducation. Il doit avoir à l'esprit qu'elle ne s'adresse pas uniquement aux enfant et aux pauvres, mais que toutes les personnes, tous âges confondus, doivent poursuivre une éducation en permanence, faute de quoi quelques générations se retrouveront totalement décalées. Le rythme vertigineux de la vie actuelle fait que nous sommes tous des étudiants. Par exemple, une personne ne pouvant se servir du courrier électronique ou d'Internet se trouve dans une situation de désavantage. Même bardée des meilleurs diplômes des université les plus prestigieuses, si elle cesse d'étudier, elle deviendra rapidement un fossile vivant. L'état se doit d'intervenir pour que les méthodes informatiques soient accessibles à toutes les couches de la société. Voilà une voie qui, à mon avis, peut contribuer à la réalisation du droit au développement.
MCV : comment conjuguer modernité et tradition ?
JAV : cette question a été au centre de nombreux débats et pas seulement aujourd'hui, ère de mondialisation, mais bien avant ; on a déjà débattu de la disparition d'une culture à la suite de l'imposition d'une autre. Soyons réalistes : aucune culture, nulle part dans le monde, ne peut survivre comme si elle était un musée ; cela irait à l'encontre du développement même de la personne. On ne peut pas imaginer la population de Rome qui vivrait comme au temps des Romains, toutefois, un aspect de cette-là culture a été conservé et est utilisé abondamment : Le droit romain.
Je pense que les aspects les plus riches de chaque culture vont s'imposer et survivre. Mais on ne peut pas non plus accepter, au nom de la défense de soi-disant valeurs culturelles, l'excision. Certaines pratiques vont à l'encontre des droits de l'homme et ne peuvent être acceptées. Maintenir la culture d'un peuple ne veut pas dire qu'on condamne ce dernier à l'immobilisme. Si l'on avait réagi de la sorte, les métiers à tisser n'existeraient pas et on devrait encore utiliser des épines pour coudre, comme c'était la pratique il y a 3000 ans. Cet argument ne tient absolument pas, même si on l'entend bien souvent, y compris au sein des Nations Unies car il n'a aucun fondement. Le monde évolue, personne ne l'arrêtera ; se dirige-t-il vers une culture uniforme ? Certains le prétendent. Cela n'est pas impossible, mais je pense que de par sa nature, l'homme tend à maintenir certaines caractéristiques de sa culture.
MCV : en Europe, ce que l'on entend de l'Amérique Latine est négatif : terrorisme au Pérou, soulèvement au Chiapas, pauvreté extrême. Que faire pour présenter une image différente de l'Amérique Latine ?
JAV : cette question est très intéressante. Les Latino-américains, nous avons tendance à nous soucier de ce que l'on dit de nous. Mais on voit le même phénomène en Amérique latine par rapport à d'autres régions. On y a publié le scandale des fonds juifs en déshérence, pour ne mentionner qu'un sujet d'actualité. On y a lu également le problème de l'ex-Yougoslavie, la discrimination dont sont victimes les Maghrébins en Europe, autant d'aspects négatifs qui produisent une image en rien positive du continent européen.
On a également entendu parler des problèmes de ségrégation raciale, contraire à la loi, mais encore très marqués aux Etats-Unis. De même le problème des hispaniques, des inégalités qui font qu'à New-York, en passant d'un quartier à l'autre, on croirait passer de ce qu'il y de plus en retard en Afrique à ce qu'il y a de plus avancé sur la planète. Personne ne s'en étonne et nous l'acceptons comme un fait normal.
A mon avis, l'homme se focalise sur ce qu'il entend, sur certains types de nouvelles qui défrayent la chronique. La presse ne diffuse pas exclusivement des bonnes nouvelles lorsqu'il s'agit de parler d'un autre pays et cela devrait nous inciter à réfléchir à la question : les Latino-américains, nous sommes extrêmement sensibles à notre image, mais n'oublions pas d'analyser la manière dont on perçoit, chez nous, les Européens et les Américains.
MCV : quel message envoyé à l'Europe afin de pallier à cette image incomplète qu'elle a de l'Amérique Latine ?
JAV : on ne connaît l'Amérique latine que d'une manière lacunaire en Europe, mais l'inverse est vrai aussi. Je pense que si quelqu'un a l'occasion de connaître plusieurs pays, il arrivera à la conclusion que ce qui ressemble le plus à l'Europe dans le monde, c'est l'Amérique latine, aussi bien du point de vue de la mentalité que de la culture judéo-chrétienne. Au-delà de l'aspect religieux, on peut parler de cultures chrétiennes. On trouve surtout ces cultures en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Elles se ressemblent plus que ce qu'il n'y paraît. Il existe une diversité qui identifie certaines " cultures latino-américaines ". L'Amérique latine est variée, mais dans cette diversité il existe également une unité qu'on ne peut pas ignorer.
J'aimerais dire aux Européens qu'ils ne doivent pas oublier que nous nous ressemblons plus que ce qu'ils pourraient croire. Ce message s'adresse notamment à la jeune génération européenne : n'oubliez jamais les épreuves par lesquelles ont dû passer vos parents à l'issue de la seconde guerre mondiale, n'oubliez jamais que la pauvreté et la richesse sont des facteurs très éphémères. Lorsque les Européens sont arrivés en Amérique latine, les générations antérieures de Latino-américains les ont accueillis à bras ouverts.
REVUE PACE - Août 1998



